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Juif errant... Juif héraut

Première partie: De Lodz à Sidi-Bel-Abbès, un curieux chemin de Damas

Chapitre 6

Je n'osais pas affronter cette nouvelle ville en pleine nuit, et par un froid si rigoureux. J'achetai donc un journal – français! – au kiosque de la gare, et m'installai "confortablement" sur un banc dans la salle d'attente. Je "lus" mon journal jusque vers huit heures. Qui aurait pu croire qu'un pauvre Yid polonais, sans papiers, armé seulement de deux ou trois mots de français, se dissimulait derrière un aussi banal quotidien local?

De Paris, je n'avais entendu parler que d'un endroit où je pusse rencontrer des Juifs, et y vivre jusqu'à la fin de mes jours sans en sortir: le "Pletzel". Ce quartier, au sens large, correspondait à ce qu'on appelle aussi "le Marais", entre la place de la Bastille et les Halles. Mais le Pletzel, c'était en premier lieu la Place Saint-Paul. De ce centre partait, comme un faisceau dirigé vers le nord-ouest, une multitude de rues où l'on pouvait retrouver les couleurs de nos ghettos d'Europe centrale. Le fils de mon dernier employeur habitait l'une d'entre elles, rue des Archives.

Une vague clarté, brumeuse, à peine accrue par l'éclat de la neige, chassa lentement le voile sombre qui m'empêchait de m'aventurer au-dehors. Quand un pâle soleil daigna enfin secouer sa paresse, je montai dans un taxi pour rejoindre la rue où s'entassaient les aides-mémoires nationaux. Nous empruntâmes le Boulevard de Magenta, puis la rue du Faubourg Saint-Denis, et la rue du même nom sans le faubourg. Le taxi tourna ensuite à gauche dans la rue Rambuteau, et à droite enfin, dans la rue espérée, à deux pas du somptueux Palais Soubise. Déjà, j'étais rassuré: j'avais vu un nombre considérable de magasins aux enseignes évocatrices: des Goldenberg, des Goldstein, des Goldschmitt, que d'or! Des ateliers aussi: je ne désespérais pas de trouver rapidement du travail! Et je me sentais de mieux en mieux: à peine sorti de la voiture, j'avais entendu plusieurs personnes se parler en yiddish!

Hélas, quand j'arrivai dans l'immeuble, le concierge m'annonça que l'homme que je cherchais avait déménagé. J'entrai alors dans une boulangerie pour en savoir davantage : heureusement, mon homme était connu, et le boulanger me dit qu'il se trouvait juste en face, dans un hôtel. J'entrai dans l'hôtel, et sans plus réfléchir, je retins une chambre. Il ne revint que le soir, après son travail. Il ne pouvait rien faire pour moi: j'avais tout imaginé, sauf qu'un jeune ouvrier juif, quand il débarquait en France, ne s'enrichissait pas dans la semaine qui suivait. Beaucoup d'immigrants se retrouvaient attelés à un labeur fastidieux, dans des ateliers ou de modestes usines. Pour l'heure, je dus m'acquitter du prix de la nuit d'hôtel: quatorze francs! Une fortune, pour mes pauvres poches prématurément vidées. Le lendemain, j'élus domicile dans le métro parisien que je découvris alors. Huit nuits, des demi-nuits en vérité, jusqu'à une heure du matin, et des demi-jours, à partir de cinq heures du même matin, pour récupérer les demi-nuits volées. Calcul sordide.

Entre-temps, je marchais, au hasard des rues, sans jamais sortir de notre triangle Bastille- République-Hôtel de Ville. J'avais une idée en tête: je savais qu'un de mes compagnons d'apprentissage à Lodz se trouvait dans l'une de ces rues. Il était parti peu de temps avant moi, et avait régulièrement donné de ses nouvelles. Curieusement, je n'avais pas son adresse! Aussi scrutais-je tous les visages, questionnais-je tous les marchands, m'abimais-je en vaines espérances dès qu'un grand blond marchait devant moi, les pieds légèrement tournés vers l'extérieur: je croyais que la physionomie et la démarche de mon ami étaient exceptionnelles, mais je ne tardais pas à découvrir qu'il n'était pas le seul à avoir les pieds plats, et un déhanchement original!

Je déambulais, à longueur de journée: rue Vieille du Temple, puis le "Carreau du Temple" ce marché où je retrouvais les effluves, le bric-à-brac et les hommes de ma lointaine Pologne, rue des Francs-Bourgeois, rue des Blancs-Manteaux où les échoppes ressemblaient à leurs soeurs de Lodz, rue Ferdinand-Duval, l'ancienne rue des Juifs rebaptisée depuis l'Affaire Dreyfus, rue Saint-Antoine et rue de Rivoli où s'entassaient les trop nombreux casquettiers; rue des Rosiers: l'épicerie Grunbaum et ses colliers de champignons secs, ses harengs salés exposés en devanture, comme "chez nous", la librairie arborant fièrement sur sa vitrine, en yiddish, ses titres de noblesse: "Disques en Hébreu, Yiddish, Polonais, Russe, Hongrois et Français"! Les boucheries et leurs trois lettres hébraïques, cacher, qui signalaient l'absolue observance des lois talmudiques relatives à l'abattage des animaux; la boulangerie Wolmann où tous les gâteaux de mon enfance se trouvaient réunis: stroudels et stroutzels, aux pommes, au pavot, aux noix ou à la cannelle; kouguels de shabbat, garnis d'amandes et de raisins... L'hôtel de New York; le restaurant du commerce, où je rencontrais des Juifs russes et polonais: le patron avait un autre restaurant à Lodz. Je mangeai là mes derniers repas, une carpe farcie, un bifteck et des pommes de terre, et plus souvent un simple morceau de pain avec une vague omelette. Au bout d'une semaine, il ne me restait plus que deux francs en poche. J'étais seul. Je n'avais pas écrit à ma famille depuis de longues semaines. Je n'avais toujours pas osé envoyer un mot à Reisele; qu'aurais-je pu lui offrir?

Samedi matin. Les hommes gagnaient les synagogues du quartier, place des Vosges, rue des Tournelles, rue Notre Dame de Nazareth. J'errais dans la rue Charlot, souriant à l'idée que je ressemblais au célèbre Charlie Chaplin, avec mes deux petites pièces dans ma poche. Mais je ne faisais pas la comédie; et cela n'amusait personne. Au détour de la rue des Quatre Fils, j'aperçus soudain, de dos, un homme qui marchait avec les pieds pointés à dix heures dix. Je courus, pris d'un fol espoir, le dépassai: c'était lui! Il est de ces moments que l'on imagine impossibles, sauf dans un roman, ou dans un conte. Je croyais rêver. Cher Leiser... Leiser Sztulman, dont j'ai précieusement gardé le portrait jusqu'à ce jour, une vieille photographie prise chez Louis, un photographe du Boulevard Saint-Martin. Leiser s'en était assez bien sorti depuis son arrivée dans la capitale française. Il avait obtenu rapidement des papiers pour travailler en toute sécurité, et il gagnait même relativement bien sa vie; en témoignait son costume élégant, qu'il arborait avec une fierté d'enfant! Il m'invita aussitôt dans son hôtel où je pus prendre un bon bain; j'en avais sérieusement besoin! Puis nous allâmes manger un festin de roi dans un bon restaurant. Leiser s'offrit alors pour subvenir à mes besoins jusqu'à ce que j'aie trouvé un travail. J'étais infiniment reconnaissant.

Ce ne fut pas long. Jusqu'alors, j'avais concentré toute mon énergie à retrouver cet ami. Mais maintenant, soulagé de n'avoir plus à m'inquiéter pour ma survie dans cette pieuvre urbaine, j'étais tout disposé à me présenter pour être embauché. Quelques jours après, j'étais assis à une table de travail, chez un Juif russe, modéliste pour dames, au premier étage d'un immeuble de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, numéro vingt, je crois. Je confectionnais des vêtements en grande série.

Nous étions environ une quinzaine d'ouvriers dans cet atelier: les coupeurs nous donnaient les différentes pièces à assembler, et des repasseuses ajoutaient une dernière touche aux vêtements que nous leur remettions sans cesse. Les modèles étaient alors exposés en vitrine: en général, ils étaient vendus dans les jours, voire les heures qui suivaient. J'étais payé à la pièce. Mon sort s'améliora aussitôt: je gagnais près de six cents francs par semaine! Une fortune.

Le mois de décembre s'évanouissait lentement; Noël approchait. Et avec cet air de fête qui planait sur la ville, je crus bon de me divertir enfin avec mes nouveaux amis! Nous allions au théâtre juif de la rue Beaubourg, nous mangions, sans trop prendre garde à la dépense, dans de bons restaurants. Le dimanche, nous marchions en flânant comme des bourgeois, de la Bastille jusqu'à la Concorde. Mais par-dessus tout, j'aimais danser. Avec Reisele, nous dansions pendant des heures au son des violons et des clarinettes, sur les airs de notre folklore traditionnel, mais aussi au rythme des orchestres polonais déversant sur nous des valses, des polkas et des mazurkas. Nous avions même participé à un concours de valse! J'étais aussi un habile "cosaque" en la matière: je dansais comme les Russes, avec ces mouvements de jambes dignes d'un acrobate, non sans une certaine dextérité d'ailleurs. Pour faire la fête à Paris avec mes compagnons, le choix était donc facile: danser, n'importe où, mais danser! Nous allâmes au Moulin Rouge, au Moulin de la Galette, dans tous les lieux où la danse était reine.

Un soir, un matin plutôt – nous avions dansé une bonne partie de la nuit – nous sortîmes pour regagner notre hôtel, heureux d'avoir virevolté pendant des heures aux bras d'une multitude de compagnes, dans une quasi totale innocence d'ailleurs. Nous marchions, avec un ami, Yosseph, sans rien dire, grisés encore d'avoir tournoyé comme les ailes d'un moulin.

Soudain, nous entendîmes un bruit de bicyclettes, puis un long coup de sifflet. Je dis à Yosseph, dont les papiers étaient en règle, de s'arrêter tandis que je poursuivai mon chemin. Mais les "hirondelles", les policiers à vélo, me rattrapèrent et me crièrent l'ordre fatal: "Papiers s'il vous plaît!". Je contemplai les deux gendarmes frigorifiés sous leurs pèlerines, sans rien dire, les sourcils levés dans un mouvement d'imploration, comme deux mains jointes d'un pauvre hère demandant pitié. Ils m'enjoignirent de les suivre au commissariat, et laissèrent mon ami rentrer chez lui.

Après une nuit au poste de Police, je fis connaissance avec le panier a salade pour rejoindre le Ministère des Affaires Etrangères. Les formalités furent vite expédiées: on me donna un avis d'expulsion. Sous huit jours, je devais avoir quitté définitivement la France.

Non, décidément, Paris était la ville rêvée. Si près du but: encore quelques mois, et je serai installé; Reisele pourrait enfin me rejoindre. Je serais naturalisé peut-être! Je ne savais pas que des milliers, des dizaines de milliers de Juifs étrangers pensaient comme moi, au même moment, à Paris. Doux rêveurs. La France! Les Juifs n'avaient-ils pas combattu aux côtés des Français pendant la guerre, plus de dix mille d'entre eux! Bien sûr, Paris avait hébergé d'insolents députés à l'Assemblée, des Drumont, Millevoye, Gervaise et d'autres; mais elle abritait aussi, au temps où je m'y trouvais, près de cent cinquante mille Juifs!

Il n'était plus question de nous expulser de cette ville cinq fois en deux siècles et demi, comme au temps des croisades, de notre grand voyageur Benjamin de Tudèle, de notre savant Maïmonide, ou de Charles VI, alias le Fou, qui nous mit dehors pour de bon en 1494. Et puis, n'avait-on pas reconnu Dreyfus finalement innocent? N'avais-je pas retrouvé ici mon petit monde, mes tailleurs-fourreurs-ferblantiers de tout poil, tous parlant yiddish, les militants du Bund ou du Poaleï Tsion, mes rues noires de monde et de chapeaux? Avec la liberté en plus! Alors? Je reste...

Je changeai de quartier, pour la première fois depuis mon arrivée. Il fallait que je quitte le premier hôtel, où la police ne manquerait pas de venir vérifier si j'étais bel et bien parti. Plusieurs étrangers se laissaient ainsi bêtement piéger. Allons, je n'étais pas nigaud! Je fis un véritable bond: j'emménageai dans un hôtel de la rue Vercingétorix, près de la gare Montparnasse. Je n'étais pas loin de la "Ruche" de la rue Falguière où Chagall, Lipchitz, Soutine, Léger et tant d'autres artistes avaient séjourné, à peine dix ans plus tôt, dans des conditions misérables, sans perdre leur talent qui gagna au contraire en force, comme éprouvé à travers le feu.

Je continuais à travailler chez le même modéliste. A l'atelier, je n'avais pas évoqué mes petits problèmes avec la police, et je gardais bien précieusement mon avis d'expulsion dans la poche, à l'abri. Cet avis demeura longtemps dans les archives du ministère, beaucoup plus longtemps que dans ma poche: en 1959, lors d'un court séjour en France, je me trouvais à Grenoble dans un hôtel quand deux policiers vinrent me signifier de quitter le pays au plus vite! J'étais toujours indésirable, mais j'avais d'excellentes raisons pour penser le contraire. D'ailleurs, l'erreur fut aussitôt rectifiée: j'étais devenu français, grâce à mes bons et loyaux services... Lesquels? Drôle d'histoire.

Par crainte que mes coordonnées n'atterrissent un jour sur le bureau d'un commissariat, je ne voulus pas rester dans cet hôtel de la rue Vercingétorix. Je trouvai donc une famille pour me loger, rue de l'Ouest, chez des amis juifs dont j'avais fait la connaissance. Ma situation s'améliorait: mes nouveaux hôtes me choyaient, mes subsides augmentaient sensiblement, et j'entrevoyais à nouveau l'espoir d'une intégration. Les Juifs français nous regardaient souvent avec suspicion, un vague mépris que seuls les liens du sang adoucissaient quelque peu: nous étions mal dégrossis, encore imprégnés de nos rustiques habitudes polonaises, peu enclins à verser dans le confort intellectuel raffiné de la capitale. Aussi distinguait-on, au-delà des simples formalités administratives, entre Juifs étrangers et français; plus tard, sous l'occupation, cela sera fatal aux premiers, plus qu'aux seconds...

Le 16 juillet 1942, les policiers français, bon gré mal gré, livreront plus de douze mille d'entre mes frères aux nazis, dont quatre mille enfants soudain séparés de leurs parents: il était prévu de leur épargner la déportation; imaginez la scène... Après une courte étape au Vel d'Hiv, ces hommes et ces femmes iront lentement vers la mort dans des wagons à bestiaux. En tout, près de quatre-vingt-cinq mille Juifs parisiens seront déportés pendant la guerre, des "étrangers" pour la plupart. Parmi eux, des milliers d'enfants – désormais orphelins, donc "encombrants" – furent envoyés vers les camps allemands par le monstrueux Laval; des enfants et des vieillards que les nazis n'avaient pas réclamés. O France! Comment dire...?

J'étais heureux, en 1926, à Paris! J'avais pris l'habitude, après un bon déjeuner au restaurant, d'aller faire un tour à Belleville, pour prendre un café dans un bistrot réputé pour recueillir les gens de mon espèce, des Juifs polonais sans papiers; quand ils en avaient, c'étaient des faux. Tellement faux que les faussaires, à n'en pas douter, n'étaient pas très futés: la police venait d'arrêter trois cent soixante-quatre individus, tous natifs d'un village français qui ne comptait alors que trois cents âmes! Mais un faux passeport coûtait cher, pas moins de mille francs, une somme considérable. Les faussaires savaient ce qu'ils faisaient, en définitive. Et la police aussi: en procédant à une arrestation massive au "Coq d'or", où je me trouvais (au bon moment !), ils étaient sûrs d'ajouter une dizaine au nombre de passeports détenus par les pseudo-natifs du village désormais célèbre!

Cette fois-ci, on ne voulut plus me relâcher. C'était normal, en un sens. Et je ne contestai pas. Je ne voulais pourtant pas faire de tort à la France: j'espérais travailler de mon mieux, vivre décemment, ne gêner en rien l'ordre de la cité, ni troubler la sécurité de mes concitoyens. Mais je n'avais pas de papiers: j'étais en situation illégale envers mon pays d'origine, et dans celui qui m'accueillait malgré lui. On me proposa donc de choisir entre l'expulsion vers la Pologne, ferme et définitive, ou – faveur – l'engagement, tout aussi ferme mais pour cinq ans seulement, dans la... Légion étrangère! Pauvre de moi! Je n'aimais pas l'armée, j'avais peur de mourir, et l'on m'offrait de m'engager dans un corps des plus difficiles!

Jours terribles, répit provisoire, pour réfléchir. Que faire? Retourner en Pologne? Non, ce serait un échec. Je n'avais aucune chance de m'en sortir, d'être heureux avec Reisele, en regagnant la Pologne. La Légion? On en disait beaucoup de choses... Mais c'était la Légion française, pensais-je alors, pas n'importe laquelle! Allons! Cela vaut bien un petit effort, pour acquérir la liberté convoitée. Du haut de toute ma candeur, j'acceptai donc de m'engager, cinq ans.

 


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