La vie derrière le voile…
Entre ma vie et ma mort, une simple cloison de papier. Je t’entends marcher derrière.
- C. Bobin, Le Christ aux coquelicots
Nous qui nous sommes enfuis pour saisir l’espérance proposée, cette espérance, nous la gardons comme une ancre de l’âme, elle pénètre derrière le voile…
- Hébreux 6:19
Et voici, le voile du Temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas…
- Matthieu 27:51

Il y a la vie, et la vie… pour mieux me faire comprendre, je devrais dire l’existence et la vie.
J’existe, je pense, j’agis, je me déplace, je planifie, je réfléchis, je communique avec d’autres personnes… tout cela se déroule de ce côté du voile. Le côté visible, quantifiable, tangible…
Et puis, de l’autre côté, derrière le voile, il y a la Vie, la vraie, celle qui n’a ni commencement ni fin, celle qui rassasie, désaltère, donne du sens, de la direction, de la motivation. Cette vie qui parfois — en résurgence — jaillit1 dans l’existence pour nous rafraîchir, nous abreuver, nous et nos compagnes et compagnons de voyage.
Entre ces deux réalités, parallèles, mais pas toujours synchronisées, il y a un voile. Plus fin qu’une toile d’araignée, opaque comme un mur de pierres taillées. Le Christ l’a déchiré, de haut en bas comme une simple feuille de papier, pour nous donner accès à son intimité.
Ce qu’il a accompli est irréversible, et permanent, mais, pour ma perception des choses, moi qui suis englué dans l’espace et le temps, il en va autrement.
Afin que mon existence soit concrètement irriguée par la vie, ce voile doit s’ouvrir. Le temps qui s’écoule entre deux instants où il s’entrouvre est une parenthèse d’existence durant lequel je continue de fonctionner, comme en apnée, par automatisme, dans une amnésie surprenante.
Comment est-ce possible d’oublier totalement ces moments de joie intense, de plénitude débordante, de satisfaction sans faille et de se contenter d’avancer en pataugeant laborieusement dans le marécage glauque de l’existence ?
Je ne sais l’expliquer, cela reste pour moi, un mystère insondable.
Pèlerin sur le chemin d’Emmaüs, prisonnier d’une boucle temporelle, d’une mémoire du cœur défaillante, condamné à parcourir inlassablement le même chemin, d’amnésie en amnésie, à revivre encore et encore la même expérience… pour la première fois.
Je ne sais l’expliquer, je ne peux le « fabriquer », je sais cependant — dans mes brefs instants de lucidité — que pour que le voile se déchire, je dois le chercher éperdument, cela n’adviendra pas sans que chaque fibre, même les plus sombres de mon être, le désire avec une ardeur féroce2 et désespérée.
Nous qui nous sommes enfuis pour saisir l’espérance proposée…
C’est seulement lorsque je ne vois plus d’autre issue que la fuite — la fuite d’une existence qui n’est pas nourrie par la vie — que le miracle peut advenir.
Je n’ai aucun contrôle sur les miracles.
Je sais simplement qu’ils surviennent et me prennent toujours au dépourvu, je sais aussi que cela n’a rien à voir avec mes mérites, mes supposées réussites ou mes échecs.
Je ne sais jamais quand l’étincelle se produira, mais la plus pure des flammes ne peut embraser la pierre ou l’eau, il faut quelques brindilles de matériaux combustibles : du désir, du consentement, du silence, de l’attention, de l’attente, de la tristesse aussi.
Ne voyez cependant aucun désespoir dans ce constat, même lorsque le voile est muraille pour mes sens, le Christ continue de marcher derrière ; la déchirure qu’il a provoquée ne peut se refermer durablement.
Parfois, je peux traverser, parfois, je suis dans l’oubli, d’autre fois encore, je l’entends marcher derrière, et ça me suffit, jusqu’à la prochaine déchirure… de déchirure en déchirure, jusqu’à la grande et définitive traversée vers la grande vie, la vraie vie.
Philip
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1 Jean 4:14 & 7:38
2 Matthieu 11:12
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