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Juif errant... Juif héraut

Première partie: De Lodz à Sidi-Bel-Abbès, un curieux chemin de Damas

Chapitre 5

Avant de quitter la Pologne, j'avais recueilli un nombre impressionnant d'adresses! Un voyageur juif, c'est bien connu, ne sait jamais où il va s'arrêter... Mieux vaut pour cela être muni d'une bonne quantité de points de chute possibles, dans tous les pays que l'on envisage de traverser. Nous n'étions jamais pris au dépourvu: malgré les bons soins des goyim, les non-Juifs, qui les accueillaient avec tant de courtoisie, à coups d'édits d'expulsion et de tolérance alternés, les Juifs étaient d'incorrigibles citadins; dans chaque grande ville, une communauté juive se trouvait donc plus ou moins bien mêlée à la population locale. D'ailleurs, dans les campagnes, l'accès à la propriété de la terre leur était généralement défendu. Autre fait bien connu: les Juifs ont toujours un oncle, une tante, ou une cousine au énième degré pour les héberger! C'était le cas à Berlin: une parente de mon père, d'un cousinage trop éloigné pour bien le situer à vos yeux aujourd'hui (comme aux miens d'ailleurs!), vivait là depuis quelques années. J'avais son adresse, bien sûr. Elle vivait dans ce quartier que je qualifiais à l'instant de "populaire", près de la gare Alexanderplatz.

Pour la première fois de ma vie, je pris le métro, l'Untergrundbahn allemand, pour rejoindre la fameuse gare. J'arrivai sans encombre chez cette "tante" (à ce degré incertain de parenté, le nom de tante convenait encore assez bien!), et me présentai: "Je suis le fils de Herszel, de Lodz", fis-je un peu inquiet devant son regard ahuri et suspicieux.
– Herszel? répondit-elle comme pour demander de plus amples explications.
– Il est mort, mais... continuai-je, toujours embarrassé.
– Ah! Herszel! s'écria-t-elle alors, comme si la seule allusion au fait qu'il soit mort lui rafraîchissait la mémoire. Entre donc! ajouta-t-elle, avec une gêne perceptible. Son regard fuyait.

Ma "tante", une femme encore jeune, m'expliqua que son mari n'était pas là, qu'il était en voyage. Explication nébuleuse, et amplement suffisante pour un Juif, que j'acceptai sans ciller. J'étais jeune, moi aussi. Et dans ma fierté de l'exploit accompli, je me mis à raconter mes récentes aventures, avec force détails. J'évoquai mon départ, le passage de la douane, les mésaventures du billet de quatrième classe. Elle riait, me posait des questions. Avec toute la candeur dont j'étais alors capable, je lui montrais certaines de mes cachettes, mes doublures bourrées de dollars, mes trouvailles pour subsister sans craindre la disette jusqu'au bout du périple. "Et quel est ce but?" me demanda-t-elle avec le sourire. Je ne sus que répondre. Paris, pensais-je vaguement en moi-même; mais j'étais à ce point si peu sûr de ce choix que je demeurai muet. Il ne me vint jamais à l'idée, tout au long de cette soirée, de questionner ma tante sur l'activité de son mari, sur l'objet de son voyage. J'avais tant de choses à raconter!

Le soir venu, je me couchai sur un canapé, dans le salon. J'étais fermement décidé à repartir dès le lendemain. Berlin ne m'attirait guère. Vers quatre heures du matin, je me réveillai en sursaut. Quelqu'un frappait violemment à la porte. "Ouvrez! Police!" entendis-je alors. Je devins blême. "J'arrive! J'arrive!" criait ma tante revêtue d'une robe de chambre. Tout se passait comme dans un film de Chaplin. Et comme le clochard saltimbanque, je me sentais à la fois visé, et innocent.

Innocent, je l'étais, presque. Enfin, mis à part le manque de papiers d'identité, je l'étais tout à fait! Et puis, que peut-on reprocher à un homme qui couche dans une maison, sans qu'il ait commis un quelconque méfait? Mon ami s'était-il fait prendre? M'avait-il dénoncé? Non, c'était beaucoup plus simple, mais aussi beaucoup plus éloigné de mes supposition: le mari de ma "tante" était un brigand notoire, un voleur si bien fiché par la police qu'il était l'un des premiers visés en cas d'alerte. Or, un cambriolage venait d'être commis à proximité de notre immeuble. Simple vérification, donc. Et puisque qu'un pauvre quidam se trouvait là, sur le canapé du réputé voleur, pourquoi ne pas vérifier son identité? On ne sait jamais...

Comment répondre à cet officier menaçant? "Pas de papiers", articulai-je en polonais, en russe, puis en yiddish. Comme il ne comprenait pas mon jargon, je lui montrai mes mains vides. Il me fit signe de le suivre; je lui emboîtai le pas, tel que j'étais, sans prendre le temps de mettre ma veste.

Commissariat, garde à vue: je passai une première nuit en prison, puis une nuit encore, deux longs jours. Dans mes rêves, dans mes pensées, Reisele...

Puis on vint me chercher pour comparaître devant un tribunal. Aux questions du juge, je répondis simplement que je n'avais pas de passeport, car j'avais quitté la Pologne par crainte de faire mon service militaire et de partir à la guerre. Or, aux déserteurs, on n'offre pas de passeport, que je sache, Monsieur le Juge. Pure vérité. Fort de ma logique imperturbable, je demandai donc l'asile politique. Après une courte discussion, et une délibération plus brève encore, l'interprète polonais me fit savoir que j'étais condamné à un mois de prison, au terme duquel les autorités allemandes me délivreraient un permis de séjour. Mais je protestai: un mois de prison, c'est trop long. Il n'y aurait pas moyen de s'arranger, non? La deuxième solution que l'on me proposa alors, était de purger une peine de quinze jours seulement, mais de quitter l'Allemagne aussitôt après ma remise en liberté. Quinze jours, c'est mieux qu'un mois, me dis-je, et de toute façon je ne veux pas rester ici. J'acceptai ce compromis. La prison, mieux vaut s'y trouver le moins longtemps possible, n'est-ce pas?

La prison où les jeunes délinquants étaient regroupés portait le nom – très biblique et très païen! – de "Moabite". Les gardiens me donnèrent un petit travail à accomplir dans ma chambre : je confectionnais des pelotes de ficelle! J'avais été fiché, photographié sous tous les angles, obligé de me laver avec soin; et dans le flot de mes réponses à leurs nombreuses questions, j'avais ajouté que j'étais juif. Le samedi, un gardien vint poliment me chercher pour aller à la synagogue centrale des prisons berlinoises! Pendant l'office – les prisonniers parlaient beaucoup entre eux – un homme s'approcha de moi: c'était le mari de ma "tante"! Sa femme l'avait prévenu de mon arrivée, et de mes malheurs. Pour lui, rien que de très normal de rencontrer quelqu'un en prison : il y avait passé un certain temps, il est vrai, pour que cela ne lui paraisse plus incongru!

Quinze jours après, un policier vint me rendre mes vêtements civils, lavés, repassés, et mes chaussures cirées! Je crois qu'à ce moment-là, les Allemands me firent grosse impression. Quel ordre! Quelle conscience! C'est dur de pardonner...

Aussitôt sorti, je retournai chez ma "tante". Personne. Je demandai au concierge de bien vouloir m'ouvrir la porte, pour que je récupère ma veste. Ouf . Elle était toujours là, ma précieuse veste. Mais hélas, les doublures baillaient, vides. Toutes, sauf une, la plus garnie, que je n'avais pas révélée; si discrète, qu'elle avait même échappé à la main inquisitrice de ma "tante" à la mode de Bretagne, ou d'ailleurs. Je ne savais plus très bien si elle pouvait encore faire partie de la famille, après un coup comme celui-ci!

Pendant une semaine, j'errai dans Berlin, sans but fixe. Je logeais dans un petit hôtel d'un quartier tranquille. Malgré le regain d'antisémitisme de plus en plus virulent – on avait attaqué les Juifs de la Grenadierstrasse et Dragonerstrasse l'année précédente –, je ne parvenais à me décider à quitter cette ville. Il me revint tout à coup à la mémoire que j'avais inscrit, dans mon carnet, l'adresse du fils d'une de nos voisines de Lodz. Marié à une juive allemande, il s'était installé comme tailleur à Berlin.

J'allai le trouver sans perdre une minute. Il me fit bon accueil, et m'embaucha sur le champ quand je lui dis que j'étais également tailleur! Il avait un bel atelier, avec une grande vitrine donnant sur la rue. Car à cette époque, il était courant de travailler ainsi sous le regard des passants. Cela les distrayait, et nous aussi.

C'était un monde bien agréable, au fond. Les gens nous saluaient, les enfants s'arrêtaient pour regarder les apprentis repasser de belles pièces de tissu avec leurs fers brûlants. Nous travaillions en jetant furtivement un regard sur la rue, comme pour en prendre la température, pour en saisir quelque image insolite, une scène amusante, une jolie femme, ou le banal et rassurant va-et-vient des passants. Souvent, l'après-midi, je travaillais seul dans l'atelier, assis à ma table, face à la fenêtre. Mon employeur sortait acheter du tissu ou livrer quelque costume; et je prenais alors un infini plaisir à découper mes modèles, à coudre les pièces, à confectionner des costumes prêts à résister à toutes les intempéries pendant des décennies!

Un jour, je travaillais paisiblement ainsi, quand je vis passer devant la vitrine le policier qui m'avait photographié à la prison. Il était habillé en civil et marchait lentement, l'air d'un promeneur. Je crus qu'il s'arrêterait juste devant notre échoppe, qu'il me reconnaîtrait – si ce n'était déjà fait – ou bien même qu'il entrerait pour récupérer l'un de ses costumes. Peut-être était-il client chez nous?

Je ne pris pas le temps de réfléchir davantage: je me levai et me retournai vivement, j'arrachai ma veste du dossier de ma chaise, et je sortis par la porte de derrière, dans une ruelle parallèle. De là, pris de panique, je choisis de gagner la gare et de m'en aller. Il est de ces gestes que l'on ne s'explique pas toujours. Les Juifs ont tellement bien appris à partir au plus vite, que j'ai dû hériter de quelque gène indocile, de cet atavisme insaisissable et immatériel, que nous connaissons par ses effets; et parmi eux, le pire de tous: la peur. Je n'avais pas même perçu mon premier salaire...

A la gare, j'hésitai. Je me trouvais à distance à peu près égale de Varsovie et de Bruxelles. La tentation de retourner dans mon pays, de retrouver ma famille, et Reisele, se fit plus pressante. Mais j'imaginais aussi les moqueries de mes camarades, et l'armée qui m'absorberait irrémédiablement; pour quelle destination? Je ne voulais pas mourir. J'optai donc pour Bruxelles. Mais comme mon pécule avait considérablement fondu, je décidai de prendre un billet pour Liège, juste pour passer la frontière belge. Au moins, me disais-je, si je me fais pincer à cet endroit, je n'aurais pas tout perdu! Et je possédais une telle quantité d'adresses que même à Liège, je ne craignais rien! Presque rien.

Vers quatre heures du matin, nous entrâmes en gare d'Aachen, Aix-la-Chapelle. Frontière. Je me trouvais alors dans un compartiment avec un juif distingué, et peu bavard. En yiddish, je lui avouai que je n'avais pas de papiers. Je n'étais pas très fier, et j'avais besoin d'exprimer mes craintes. Le pauvre homme les partagea si bien avec moi qu'il se mit à trembler comme une feuille! Pour ma part, au contraire, cet aveu me renforça dans mon assurance et me redonna une nouvelle fraîcheur: j'entrevoyais plus clairement la solution à mon délicat problème. J'usai alors d'un stratagème que l'on m'avait recommandé à Lodz. Car j'avais pris soin de me renseigner à fond sur toutes les combines utiles pour réussir mon voyage!

Je sortis donc dans le couloir et entrai dans un autre compartiment véritablement bondé. Là, j'accrochai ma veste à un portemanteau, et je sortis du wagon, sur le quai, muni d'un petit carnet et d'un crayon. Je retroussai mes manches, me tournai résolument vers le wagon, juste en face du compartiment que j'occupais; puis je fis semblant de prendre des notes, comme un cheminot affairé, tout à sa tâche. L'automne était bien avancé, nous étions au mois de novembre, ou de décembre peut-être, et j'avais froid.

Les policiers me frôlèrent et montèrent, sans même me regarder, à l'intérieur du train inondé de lumière. Je les voyais progresser dans le wagon. Bientôt, ils ouvrirent le compartiment de mon compagnon qui leur tendit aussitôt ses papiers. J'observais la scène, en souriant à l'idée que mon pauvre homme tremblait de me savoir sur le quai, à quelques mètres seulement de lui. J'étais de plus en plus frigorifié, et impatient de retrouver la chaleur, mais j'attendais que les policiers aient gagné le wagon suivant pour rejoindre ma place.

Je m'asseyais à peine en face du brave homme médusé, en poussant un immense soupir de soulagement, quand deux douaniers belges ouvrirent à nouveau la porte. Je n'avais pas imaginé un instant que les policiers n'effectuaient pas le même travail que les douaniers. Et pourquoi faut-il multiplier ces types en uniforme? Quelle terreur! pensais-je alors. Ils nous demandèrent, en français, d'ouvrir nos bagages. Je n'en avais aucun, et je tentai de le leur expliquer. Cela devait être impossible à comprendre, ou à concevoir. Ils ouvrirent donc la valise qui se trouvait dans un filet au-dessus de ma tête, et un sac, qui appartenaient à l'autre voyageur, puis ils parurent enfin satisfaits. Ils nous saluèrent avec bonhomie, avec un sourire élargi encore par des pommettes rouges et dodues, et une moustache à la gauloise, de toute leur rondeur flamande que je découvrais avec plaisir, soudain allégé des pires préoccupations. Mon compagnon parut lui aussi heureux et apaisé, plus enclin à plaisanter que quelques minutes auparavant! Je ne m'attardai pas à Liège. Je repris aussitôt un billet pour Bruxelles et partis le jour même. A Bruxelles, je décidai de rejoindre une de mes tantes qui habitait Anvers. Tante Rachel était la fille de Bube, la deuxième femme de mon grand-père. Elle était donc la demi-sœur de ma mère. Une bonne partie de la famille de son mari avait déjà émigré aux Etats-Unis, et ils attendaient à leur tour les visas pour entrer dans cette nouvelle "Terre Promise".

Par un jeu de circonstances historiques et géographiques, Anvers était devenu par excellence le port d'embarquement pour le nouveau continent. A cette époque, depuis les pogromes russes, des dizaines de milliers de Juifs émigraient vers l'Amérique. Certaines années, nantis d'un bagage souvent dérisoire, prêts à affronter l'océan et les tempêtes, pas moins de vingt mille Juifs s'embarquaient sur des transatlantiques pour rejoindre un pays dont ils ne connaissaient pas la langue, et qu'ils imaginaient comme un paradis terrestre. Qu'importe! Un cousin, une soeur, un père les avait précédés et les enjoignait à venir au plus vite. Beaucoup d'entre eux ne savaient pas que l'intégration dans cette nouvelle société serait longue et difficile, qu'ils seraient obligés de travailler pendant dix à douze heures dans des usines dominées, comme à Lodz, par la tyrannie du rendement. Mais la réussite de quelques-uns d'entre leurs parents, l'argent envoyé par les premiers immigrants – des sommes dérisoires parfois, mais substantielles à leurs yeux! – laissaient croire à un avenir meilleur qu'en Russie ou en Pologne. Et surtout, la liberté! Plus de crainte! Pas de pogromes! De fait, les Etats-Unis ou le Canada apparaissaient comme les antidotes aux douleurs multi-séculaires infligées aux Juifs par les nations du Vieux Continent. Pourtant, les loups n'étaient pas totalement absents de ce Nouveau Monde...

Anvers constituait cependant un barrage très puissant à cette émigration. Non pas que les fameux "quotas" américains gênassent tellement ces départs, mais un facteur nouveau tempérait l'ardeur des candidats à l'exode. Depuis la découverte des mines de diamant en Afrique du Sud, Anvers était devenu un grand centre industriel: c'est là que les diamants étaient acheminés pour être taillés, polis, sertis dans de remarquables et splendides montures, puis vendus dans le monde entier. Mes coreligionnaires s'étaient très vite lancés dans cette activité nouvelle. La petite communauté juive, qui comptait une centaine de personnes au début du dix-neuvième siècle, s'était muée en un véritable corps social qui regroupait, à l'époque où j'arrivais dans cette ville, plus de trente mille individus, presque tous occupés à manier les diamants, d'une manière ou d'une autre! Qu'on ne dise pas ici qu'ils étaient tous des "diamantaires", avec une dent du même "métal", bien en vue sur leur râtelier; la plupart n'étaient que des ouvriers, ou des employés, dont la "fortune" n'avait rien de très enviable. Mais au moins avaient-ils trouvé là une activité à leur convenance, et un lieu où poser le pied... jusqu'à ce que les nazis, avec l'ordre qui les caractérise, viennent les déloger quelques années plus tard.

Mon oncle et ma tante, eux, avaient résisté à la tentation: ils attendaient patiemment, avec leurs trois jeunes enfants, leurs visas pour partir définitivement. Pour vivre, mon oncle vendait des vêtements sur les marchés. Une nombreuse clientèle de mineurs convoitait en effet notre prêt-à-porter, proposé souvent à un prix défiant toute concurrence. Je trouvai bientôt une place de tailleur. Le travail ne manquait pas pour les gens de mon espèce: il fallait habiller près d'un cinquième de la population de la ville! Et nous avions aussi une multitude de clients non-Juifs.

Anvers! Ses rues si larges, et propres! Ses maisons ornées de pignons artistement sculptés, de façades embellies par les cariatides et les atlantes jamais las de supporter d'immenses balcons fleuris; ses jardins où se côtoyaient mille couleurs et autant de parfums, quand le soleil les réveillait, le matin, ou après la pluie si fidèle en ces contrées! Les magasins, et leurs vitrines comblées de merveilles à faire rêver les plus pauvres, comme les plus riches. L'avenue de Keizer... Le "Canal aux sucre ", cette large rue, flanquée de hautes façades d'immeuble, qui menait à la cathédrale. Le carillon aux notes multicolores...

Les quartiers sud, riches et calmes, qui contrastaient avec ceux plus proches du port, noirs de monde, d'ouvriers en quête de quelque obscur bistrot, d'un bouge à matelot; ces rues où il n'était pas rare, en été, d'être interpellé par les gens assis sur des chaises devant leurs immeubles, ou par des femmes aux activités insolemment lucratives... Son port enfin, où les steamers, les transatlantiques, les paquebots gigantesques attendaient de partir vers les contrées lointaines, le Brésil, le Japon, les Indes, l'Afrique.

Anvers, élégamment accoudée à l'Escaut, son large fleuve nonchalant – impétueux parfois – et sombre. Anvers, toute en flèches; tant de croix dressées vers le ciel! Refuge, pour un temps... Refuge de mes ancêtres faussement convertis, au doux nom de marranes, chassés d'Espagne par Ferdinand et Isabelle en 1492, l'année où Christophe Colomb découvrait le futur refuge des Juifs d'Europe centrale. Anvers, qui expulsa ses marranes, elle aussi, à peine un siècle après leur arrivée. Anvers, conquise par l'Autriche qui donna aux Juifs le droit de résidence. En 1808, un siècle plus tard – enfin –, on construisit une première synagogue...

Je demeurai près d'un an à Anvers; je m'y plaisais. La belle vie, quoi. Nous habitions dans les faubourgs de la ville, un quartier dont je garde en mémoire le nom de Borgerhout, où abondaient les maisons de style espagnol. J'allais à la synagogue, le samedi, avec mon oncle; mais je ne ratais aucune occasion d'aller danser dans quelque salle à la mode!

Le tailleur chez qui je travaillais avait un fils à Paris. J'avais demandé son adresse, comme ça, par habitude, à la fille de mon employeur qui maniait aussi l'aiguille à l'atelier. Et l'idée se frayait lentement un chemin, déjà passablement parcouru, dans ma pensée en perpétuel mouvement: Paris! Ville lumière! Dreyfus? Bah! Une erreur passagère, je pardonne! Un grain de sable dans la belle machine, une poussière incongrue dans ce havre paisible, où l'on ne massacrait plus les miens depuis quelques siècles!

Partir! Une fois encore, je ne pouvais résister à cet appel. Et de peur d'en gâcher la réalisation, je préférais ne rien dire à mes hôtes. J'habitais toujours chez ma tante, et ils étaient charmants avec moi. Leur avouer mon désir de les quitter, c'était aller au-devant d'une protestation que je ne supporterais pas: je n'étais ni contrariant, ni très ferme devant l'adversité! Et les enfants dont j'étais devenu le plus grand ami? Non, décidément, j'étais incapable de les prévenir. Pour la troisième fois, je partis donc, sans rien dire à personne. J'écrirai plus tard, on verra. Jeunesse, insouciance, presque inconscience, je repense à tout cela avec effroi.

Je gagnai la ville de Quiévrain, plus au sud, près de la frontière avec la France. Chaque jour, un tramway faisait le va-et-vient avec Valenciennes, pour transporter les travailleurs frontaliers. On m'avait indiqué qu'aucun contrôle permanent n'abritait cette frontière. Seuls quelques douaniers volants, et des policiers en civil, empruntaient le tramway, sans intervenir systématiquement; sauf en cas d'incident, ou de filature. Je fumais beaucoup à cette époque, et j'avais pris soin d'acheter des cigarettes avant de quitter la Belgique où le tabac était beaucoup moins cher qu'en France, m'avait-on prévenu. Dans le tramway, un homme s'approcha et me demanda quelque chose en français. Je ne comprenais pas ce qu'il disait. Je lui montrai mon paquet de cigarettes, et lui tendis pour tenter de l'apaiser. Il prit le paquet tout entier et parut satisfait, puis il retourna à l'autre bout du wagon. Je ne sus jamais très bien ce qu'il voulait au juste! Qu'importe, j'étais en France!

A Valenciennes, je m'empressai de prendre un billet de train pour gagner Paris. J'arrivai dans la capitale, à la gare du Nord, vers la fin du mois de novembre 1925, au petit matin. Il faisait froid, il avait neigé pendant la nuit. Le soleil en avait encore pour quelques heures avant de se lever, ou la terre pour tourner autour de l'astre incandescent, et danser gaîment en pivotant sur son axe, comme on voudra.

 


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