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Fille du roi de la mer

Chapitre 7: ERIC

Quand Helga reprit connaissance, elle était alIongée sur la mousse et quelqu'un lui jetait de l'eau au visage. Les paupières d'Helga battirent. Elle ouvrit les yeux. Son visage était tuméfié par les piqûres et la faisait cruellement souffrir. Les premières lueurs de l'aube blanchissaient la cime des arbres, et un garçon dont Helga ne pouvait distinguer les traits était penché sur elle.

– A boire! gémit Helga.
Une soif ardente lui brûlait la gorge et la poitrine. Le garçon alla puiser de l'eau à la source près de laquelle il avait transporté Helga et fit boire la fillette dans ses mains réunies.
– Helga! dit la voix d'Eric. Ma petite Helga, est-ce que tu as très mal?

«Ma petite Helga.» Ces mots firent une drôle d'impression à la fille du chef. Personne ne l'avait jamais appelée ainsi, sauf sa mère. Mais Helga était si violente, si farouche, qu'elle décourageait les tentatives de tendresse d'Astrid. A vrai dire, Helga n'avait jamais éprouvé, jusqu'ici, le besoin d'être rassurée, protégée. Les Vikings, du reste, s'embarrassaient peu de tendres sentiments. Astrid était une épouse fidèle et soumise, qui s'efforçait de plaire en toutes choses à un époux brutal, au caractère violent. Olaf n'avait pas d'égards pour son épouse; il ne la frappait pas, mais il ne se gênait pas pour la réprimander durement, et même pour l'injurier dès que quelque chose n'était pas à son gré. Astrid s'estimait pourtant fort heureuse quand elle comparaissait son sort à celui de bien des voisines, pauvres créatures odieusement maltraitées qui vivaient dans la terreur des coups.

Quand Helga pensait à Eric, elle le voyait comme un charmant camarade de jeux, qui deviendrait, dans quelques années, un vaillant guerrier, et qui remplacerait son père à la tête de la tribu. Elle, Helga, deviendrait une femme de chef. Mais ce jour-là était encore lointain. Knut, le père d'Eric, était un homme dans la force de l'âge, il avait une jeune épouse. Helga ne se voyait donc pas encore dans le rôle d'une femme digne et respectée, épouse d'un chef puissant. Son mariage avec Eric lui apparaissait plutôt comme une association entre deux camarades. Elle avait beaucoup d'amitié pour Eric, et même de l'admiration. Mais pas un brin de tendresse.

«Ma petite Helga.» C'était nouveau et inattendu.. La voix d'Eric avait pris une inflexion caressante qui, dans les circonstances ordinaires, aurait plutôt agacé Helga. Mais elle se sentait si faible, elle avait si mal, que la douceur inattendue du garçon lui procura une sorte de détente, d'apaisement. Elle s'attendait à voir Eric furieux, à entendre d'amers reproches. Le voir attendri et inquiet, cela lui fit du bien.

– Oui, j'ai très mal, dit Helga calmement. Eric, c'est toi qui m'as détachée? Tu dois être furieux contre moi?
– Je suis furieux contre ce chien d'esclave chrétien! cria Eric, retrouvant subitement sa violence habituelle. Oh! celui-là, si je le tenais, je le ferais écorcher vif. Il serrait les poings, frémissant de haine et de colère. Helga se redressa sur son coude, prête à la bataille.

– Tu publies que cet esclave chrétien m'a sauvé deux fois la vie. Il aurait pu laisser le sanglier m'éventrer, ou me laisser mourir de froid dans l'île; rien ne l'obligeait, en tous cas, à se dépouiller de sa peau de loup pour m'en envelopper! J'étais la fille de son ennemi et je l'avais odieusement maltraité!

Eric parut ébranlé. Ce garçon païen était capable d'apprécier le courage et la générosité quand il les rencontrait.
– Cessons de nous disputer, Helga, dit-il fermement. Je suis décidé à t'épouser, chrétienne ou non. Je l'ai dit à mon père qui, d'abord, s'est montré furieux. Puis il a fini par me dire: "– Fais ce que tu voudras. Ce n'est pas moi qui me marie, c'est toi. Mais prends garde de défier les dieux." Pour toi, Helga, je courrai le risque.
– Il n'y a aucun risque à courir, dit Helga fièrement. Le Dieu des chrétiens nous donnera sa bénédiction. C'est le seul Dieu, le vrai Dieu, entends-tu, Eric? Thor et Wotan...

Mais Eric lui mit la main sur la bouche.
– Tais-toi, Helga, ne blasphème pas. Je n'insulte pas ton dieu. N'insulte pas les miens. Helga sentit la justesse de cet argument et se tut.
– Peux-tu te lever? Marcher? demanda Eric.
– Je vais. essayer.

Eric lui tendit la main et l'aida à se relever. Mais, quand elle fut debout, Helga se sentit prise de vertige. Ses jambes pliaient sous elle, et elle se sentait si faible qu'elle dut s'accrocher au bras d'Eric pour ne pas tomber. Eric passa son bras autour de la taille mince et soutint Helga.
– Veux-tu que je te porte? offrit-il.
– Non! Oh! non! cria Helga dans un sursaut de fierté. Je ne suis pas un bébé!

Eric sourit et n'insista pas. Soudain, le garçon sentit HeIga frémir tout entière.
– Voilà mon père! dit-elle tout bas.

Et elle se serra instinctivement contre Eric.
– Je te défendrai, Helga, dit l'adolescent fermement.

Olaf avait bu une partie de la nuit, essayant de noyer dans Ie vin sa colère et sa honte. Il avait fini par sombrer dans Ie lourd sommeil de l'ivresse. Il s'était éveillé a l'aube, dégrisé, mais la tête encore lourde. Les événements de la veille lui étaient revenus à l'esprit à mesure que se dissipaient les brumes de l'alcool et, se rappelant de quelle façon il avait maltraité sa fille et l'avait abandonnée dans la forêt, attachée à un arbre, il ne s'était pas senti très fier de lui. Persuadé, cependant, que ce cruel châtiment aurait porté ses fruits, et qu'il allait trouver Helga soumise et repentante, il sortit de la maison et se dirigea vers la clairière.

Il se trouvait à mi-chemin quand il vit un jeune couple s'avancer vers lui, dans la lumière dorée du matin. Il ne put en croire ses yeux. Eric, le fier Eric, qui devait se considérer comme bafoué, comme mortellement offensé après avoir entendu celle qu'on lui proposait pour femme déclarer publiquement, en présence du chef Knut et de ses guerriers, qu'elle était chrétienne et ne croyait plus aux dieux, Eric tenait Helga par la taille et la serrait contre lui! Olaf poussa an soupir de soulagement. Allons! le mariage n'était pas rompu! Eric, sans doute, avait su trouver de meilleurs arguments que lui pour convaincre Helga et la ramener à l'obéissance. Olaf se promit d'offrir un magnifique sacrifice aux dieux pour les apaiser et les rendre propices.

– Salut, Eric cria-t-il en s'efforçant de prendre un air dégagé. Je vois que tu as réussi à convaincre cette entêtée!
Avant qu'Eric eût le temps de dire à Helga de se taire, la jeune fille avait répliqué brusquement, d'un air de défi:
– Eric ne m'a pas convaincue du tout! Je suis chrétienne et le resterai.
– Fille maudite! rugit Olaf, transporté de fureur, tu as donc juré ma mort! Tu veux donc me faire descendre, déshonoré, au royaume de Hel!

(Les Normands croyaient que les guerriers morts dans la bataille allaient dans une sorte de paradis guerrier, le Walhalla, qui était le palais de Wotan. Mais ceux qui mouraient de maladie allaient dans le sinistre royaume de Hel, déesse des enfers, séjour de tristesse et d'obscurité).

– Je ne souhaite pas ta mort, père, mais ta conversion, dit Helga hardiment. Je prie Dieu chaque jour pour que ma mère et toi...

Elle ne put achever. Olaf avait bondi, brandissant le poing, prêt à assommer sa fille. Eric s'interposa. Se plaçant devant Helga, il déclara fermement:
– Olaf, je comprends ta colère et ta douleur. Mais je te demande de me faire confiance. Si tu veux me donner ta fille en mariage, je saurai bien la ramener à la foi de nos ancêtres!

Olaf, stupéfait, regarda le prétendant de sa fille.
– Tu l'épouserais malgré tout?
– Je suis décidé à l'épouser.

Le Viking poussa un soupir de soulagement. Pourtant, il ne put s'empêcher de murmurer:
- Ne crains-tu pas la colère des dieux?
– Je suis prêt à courir ce risque, dit Eric. J'apaiserai les dieux par des sacrifices.
– Après tout, c'est ton affaire, dit Olaf. Un mari a certainement, pour ramener sa femme à l'obéissance, des moyens dont un père ne dispose pas ! Je te donne Helga avec plaisir!

Au fond, il se sentait soulagé, en même temps que débarrassé d'une lourde responsabilité. Qu'Eric se débrouille avec cette fille indomptable. C'était lui que cela regardait désormais.

Les noces d'Helga furent célébrées joyeusement deux jours plus tard. Le festin se prolongea bien avant dans la nuit. Quand les guerriers eurent sombré dans l'ivresse, Helga se glissa hors de la salle et vint s'appuyer au tronc du grand sapin. Elle ne pouvait songer à escalader l'arbre avec sa robe de noces. Mais elle enlaça tendrement le vieux tronc, appuyant sa joue contre l'écorce rugueuse. Il lui semblait prendre congé d'un vieil ami, d'un confident très cher. Elle disait adieu, en même temps, au souvenir de Thierry. Sous les branches du grand sapin où chantait la brise nocturne, elle abandonnait son enfance. Un chemin inconnu s'ouvrait devant elle. Une nouvelle famille, un nouveau foyer, l'attendaient. Et cet inconnu lui faisait un peu peur. Mais pourtant, elle avait une certitude: Le Dieu qu'elle avait choisi ne l'abandonnerait pas. Elle s'agenouilla dans l'herbe et fit monter vers Lui une ardente prière.

 


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