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Juif errant... Juif héraut

Deuxième partie: voyages d'un juif héraut - Les Juifs et la Nouvelle Alliance.

Chapitre 8

Reisele d'abord. J'avais chargé un "libérable", un ami juif polonais arrivé au terme de son engagement dans la Légion, d'aller à Lodz trouver la famille de Reisele, pour qu'elle lui donne enfin l'autorisation de venir me rejoindre au plus tôt. Depuis que j'étais installé comme képissier à la Légion, je bénéficiais d'un avantage certain. Il m'eût été possible, à ce moment-là, de me marier sans trop de difficulté. Mais quand ils apprirent que j'étais en Afrique du Nord, et légionnaire, les parents de Reisele s'opposèrent formellement à son départ de Pologne. Je ne devais jamais la revoir, elle non plus. Il fallut me résigner. Une larme, infinie.

Passées les trois premières années, nous étions plus souvent libres de sortir le soir, après le travail. La soupe du légionnaire, sans être médiocre, n'avait rien de très attrayant, et nous étions constamment à la recherche d'un bon bistrot où nous eussions pu améliorer l'ordinaire. Un de mes amis en connaissait un, dans le quartier Gambetta, un peu à l'extérieur de la ville et des faubourgs immédiats, près de la gare. C'était une sorte de boulangerie, tenue par des Espagnols, qui comportait une salle attenante où nous pouvions manger des spécialités de la maison, et plus simplement des œufs sur le plat garnis d'une foule de bonnes choses.

Une jeune fille nous servait. Son regard clair, ses cheveux châtain perlé d'or, sa peau blanche, son air décidé et profond m'impressionnèrent dès notre première rencontre. Je me sentis comme Jacob devant Rachel: épris jusqu'au tréfonds de mon être, prêt à travailler sept ans pour me marier enfin avec la bien-aimée! Mais Adelina était espagnole, ses parents catholiques, son peuple l'ancien persécuteur de mes frères... A Oran, les Espagnols n'avaient-ils pas plusieurs fois expulsé les Juifs venus s'installer sous la relative protection des Musulmans? Protection intéressée, car nous étions les "larbins", quelquefois malmenés d'ailleurs, de leur économie. L'Espagne n'avait à son actif – mais en général les Espagnols d'Afrique du Nord l'ignoraient – que l'honneur d'avoir proposé, par la voix de son ambassadeur à Moscou, de recueillir les Juifs désireux de fuir les pogromes russes à la fin du siècle dernier. La suspicion à notre égard demeurait toutefois largement répandue et ancrée dans les mentalités. Alors, Adelina Perez... Il valait mieux pour moi qu'elle ignorât que j'étais juif.

Je revins régulièrement à la boulangerie, sans jamais déclarer mes sentiments de plus en plus intenses envers la jeune et belle boulangère! Nous parlions français, et nous avions fini par nous connaître assez bien pour être capables, sans nous l'avouer ouvertement, de discerner cet amour grandissant qui nous rapprochait désormais.

D'autre part, plusieurs membres de la synagogue désiraient me marier avec l'une de leurs protégées! J'avais en effet repris contact avec la communauté, sous l'oeil bienveillant de l'armée française: pour célébrer la Pâque, nous étions autorisés à quitter la caserne pendant une semaine et loger chez une famille juive.

La plupart des Juifs parlaient français ou arabe, et ils m'accueillaient avec une chaleur extraordinaire. Je me hasardais quelquefois aux services religieux, vivants et colorés, mais déroutants pour le pauvre Yid ashkénaze que j'étais! Pour rien au monde, je n'eusse voulu perdre mon identité: je ne croyais plus guère en Dieu, mais j'étais juif, et décidé à cultiver cette réalité jusqu'à la fin de mes jours. Je pense toujours ainsi, quoiqu'on dise...

La jeune femme juive, dont mes amis de la synagogue vantaient les vertus, travaillait à la Légion, comme couturière. Elle me livrait une cour incessante, et ne manquait jamais une occasion de me faire connaître son espoir de mariage, avec moi bien sûr! Je ne voulus pas sacrifier à la nécessité, estimant qu'il valait mieux épouser une femme par amour, que pour l'unique but de satisfaire les exigences du sang, ou de la communauté, dussé-je en souffrir. Ne pas donner trop de place à la raison dans le mariage, pensais-je, mais beaucoup d'amour, n'est-ce pas? D'autant que Clémence ne me plaisait guère, modelée qu'elle était sur les canons d'une beauté à la Rubens... Bon, ce n'est pas un prétexte, et j'exagère; mais elle n'était pas très fine non plus sur le plan du savoir-vivre, ou de l'intelligence!

Tout ne fut pas pour autant facile, et je connus un temps d'hésitation, malgré mes brillantes théories irrationnelles. Pris entre deux feux, l'amour ou la raison, Adeline ou Clémence, je fus un moment séduit par la voie de la facilité. Clémence, donc. Et pour éviter de rencontrer Adeline, je prétextai la mort d'un de mes oncles pour m'enfermer dans un deuil imaginaire. Un jour, Adeline passa devant une terrasse de café où je me trouvais en train de siroter tranquillement une anisette. Elle piqua droit sur moi, mais je lui montrai mon brassard noir pour lui faire comprendre que je n'étais pas disposé à parler. J'étais toujours en "deuil". Avec mon anisette en main, je ne devais pas être très convaincant!

Malgré mes revirements et mon manque de fermeté, l'amour d'Adeline demeura intact. J'étais gêné, et pendant plusieurs semaines, je refusais encore de me rendre à la boulangerie. J'acquis cependant la certitude que Clémence ne serait jamais ma femme: rien ne m'attirait vraiment en elle, sinon qu'elle était juive; mais était-ce suffisant? Et cet amour qui brûlait en moi pour la petite Espagnole? Je finis par fuir également Clémence, puis pour échapper à tous, et à toutes, je me réfugiai dans un mutisme prolongé et efficace.

L'amour est plus fort que la mort, dit-on. Je retournai donc bientôt à la boulangerie, irrésistiblement attiré par Adeline dont le visage, le sourire, la simplicité de coeur et la saine détermination ne cessaient d'occuper toutes mes pensées. Les parents d'Adeline avaient compris qu'un lien puissant unissait leur fille au brave client que j'étais, sans toutefois rien connaître de nos récentes tragédies, ni de ma réelle situation (ils me croyaient installé à mon compte!), moins encore de mes liens de famille avec la descendance d'Abraham! Lorsque je vins leur demander la main de leur fille – comme cela se faisait à l'époque – ils savaient que notre amour n'était pas factice, ni passager. Je fus donc autorisé à convoler en justes noces. Justes?

Etonnée et fâchée de me voir à nouveau récalcitrant et lointain, Clémence, la couturière, soupçonna qu'une autre prétendante avait capturé mon coeur. Elle n'hésita pas à me suivre discrètement pour en savoir davantage. Un de mes amis tailleur (je lui avais demandé de me confectionner un smoking en vue des festivités!), finit par lui vendre la mèche. Quand elle découvrit l'existence d'Adeline, elle attendit que je fusse sorti de la boulangerie pour y pénétrer à son tour, comme une furie. C'était la veille de notre mariage. Clémence déclencha un véritable ouragan sur ma future belle famille. Elle les mit brutalement devant les faits: j'étais juif, et légionnaire! Passe encore pour le légionnaire – une soeur d'Adeline nous avait précédés! – mais juif... Il était donc impossible d'imaginer un mariage avec une Espagnole.

Mes futurs beaux-parents examinèrent froidement la situation. Quand je revins les voir, ils me lâchèrent tranquillement leur douche à peine tiède. Moi, j'étais plutôt confus, et j'en voulais à Clémence d'avoir dévoilé mes secrets. Mais les parents d'Adeline avaient bien réfléchi: ils étaient d'accord pour que nous nous mariions – voilà pour l'eau chaude – à condition que ce soit dans une église catholique, avec la bénédiction d'un prêtre... Je devins aussitôt comme le plus froid de nos continents, une banquise; tout de glace. Mais je bouillais, à l'intérieur!

"Jamais!" m'écriai-je alors. Il m'était absolument et rigoureusement impossible de renier mes origines, même pour Adeline. Tout, sauf ça. Et comment le leur expliquer? Comment sortir de cette impasse? D'un côté, une femme juive que je n'aimais pas, mais qui me permettait de demeurer juif sans me poser aucune autre question. D'un autre, une Espagnole que j'aimais, et pour qui on me demandait de trahir mon peuple! Paradoxe étrange, vertige incommensurable.

Non, c'était décidé: la conversion évoquait pour moi les pires souffrances endurées par mes ancêtres, la honte de la trahison, l'humiliation devant ces chrétiens qui nous avaient torturés au long des siècles, le rejet pur et simple de mon peuple, la négation de mon identité juive. Devant mon intransigeance, ils se firent plus doux encore. Ils me proposèrent de rencontrer le curé, et d'essayer de trouver une solution ensemble. Finalement, le curé acceptait de prononcer une bénédiction sur notre couple (ça, je ne l'en empêchais pas!), à condition que la cérémonie ait lieu ailleurs que dans l'église! "Qu'à cela ne tienne, nous irons où vous voudrez, pourvu que le mariage soit célébré, et que je n'aie pas à me convertir", répondis-je un peu rassuré.

La cérémonie se déroula dans le presbytère, en présence des traditionnels témoins, et d'une partie de la famille d'Adeline qui éprouva quelque difficulté à comprendre une telle situation! La fête qui suivit effaça toute trace d'amertume, et nous conservâmes de ce jour le souvenir d'une joie réelle, d'une saine atmosphère (avec ses traditionnelles danses que j'aimais tant!), d'une véritable réconciliation entre les parents et le mari – un instant encombrant – de leur fille. Le printemps nous enveloppait doucement de ses tendresses: nous étions au mois de mars, en 1931. Adeline avait tout juste vingt-deux ans, cinq petites années de moins que moi.

Je compris peu après les raisons de cet adoucissement inespéré et subit chez les parents d'Adeline, chez sa mère en particulier. Depuis plusieurs mois, ma belle-mère s'était mise à fréquenter un groupe de protestants évangéliques! A cette époque, en Afrique du Nord, les protestants de tous bords cherchaient à s'implanter dans le pays. Il n'était pas rare de les rencontrer, et ils cherchaient aussitôt à vous inviter à l'une de leurs "réunions". Ils n'avaient certes rien à voir avec ce que l'on pourrait appeler aujourd'hui des "sectes", mais ils manifestaient une ardeur à convaincre, un zèle à proclamer ce qu'ils appelaient "la Bonne Nouvelle", que nous en étions parfois incommodés.

Malgré leur éclatement en multiples dénominations – ce qui affaiblissait un peu leur crédibilité –, ils étaient nombreux à se conduire avec une telle scrupuleuse honnêteté, une telle vérité dans leurs paroles comme dans leurs actes, un amour sans feinte (quoique souvent maladroit et rarement sans faiblesses!), un tel souci d'aider les plus démunis qu'ils attiraient sans peine des hommes et des femmes de tous les milieux, gagnés par l'enthousiasme et la chaleur de leur message. Ma belle-mère en fut littéralement transformée.

Elle devint sympathique... et gênante à la fois. C'était une femme de tête, mère de huit enfants. Cette transformation produisit d'heureux effets dans sa vie. Nous la sentions plus disponible, moins préoccupée d'elle-même, désireuse d'être agréable avec son mari qu'elle avait méprisé, soucieuse de notre bonheur commun, attentive à chacun de ses nombreux enfants. Elle était également plus sereine, comme si elle avait surpassé la douleur qui l'avait déchirée quelques mois auparavant, lors de la perte d'une de ses filles, disparue en des circonstances tragiques et mystérieuses. Mais elle ne perdait plus une occasion de nous replacer son "baratin" évangélique, avec le zèle du néophyte! Elle invita même un pasteur anglais, monsieur Soler, à venir prononcer une bénédiction sur notre couple! Nous nous pliâmes à son désir, pensant l'un et l'autre qu'une bénédiction supplémentaire ne serait pas de trop. Et pourquoi pas celle du rabbin?

Adeline restait attachée à sa foi catholique. Elle priait un certain saint Onofre (ou Onufre, mon souvenir s'estompe...), à qui elle avait voué un autel dans notre chambre, à mon grand désarroi: je tolérais assez mal une telle dévotion à une idole en bois. Le second commandement de notre sainte Torah, la loi de Moïse, et les cris de nos prophètes me revenaient en mémoire: "Tu ne te fabriqueras pas d'idole, ni une image de ce qui se trouve dans le ciel, sur la terre, ou dans la mer, tu ne te prosterneras pas devant elles pour les adorer...", et ailleurs: "Ces dieux-là ne parlent pas; on est obligé de les porter car ils ne marchent pas...". En effet, que peut bien faire un morceau de bois, de pierre, ou de métal? Rien. Ma pauvre Adeline – je le lui disais souvent – priait un morceau de bois! Et moi, tout détaché que je fusse des pratiques religieuses, je conservais néanmoins un solide bagage biblique et talmudique qui m'empêchait de commettre d'aussi grossières erreurs. J'en commettais d'autres...

Trois mois après notre mariage, je fus libéré de mon engagement dans la Légion. Je continuai à exercer la fonction de tailleur-képissier, mais j'étais totalement libre de mes mouvements. Je m'habillais désormais en civil, et je rentrais chaque soir chez moi, dans le quartier Gambetta où nous avions élu domicile, près de la boulangerie. Un an après notre mariage, naissait notre premier enfant, une fille, Georgette, que j'appelais aussi Reisele, entre nous seulement: il était impossible de donner officiellement ce prénom en Algérie française... L'année suivante, un garçon naissait à son tour; mais il disparut prématurément, trois petits mois après sa venue dans ce monde. Douleur et larmes. Nous attendîmes encore quatre ans avant que le Ciel voulût bien nous gratifier d'un troisième enfant, Gérald. Nous étions comblés, heureux de vivre, sans souci majeur. Rien de noir à l'horizon. Pas même l'inquiétude qui rongeait mes parents d'Europe, depuis qu'un certain vent violent d'antisémitisme, un véritable ouragan en fait, balayait l'Allemagne. Nous n'en avions guère conscience, sous notre soleil africain, dans notre désert algérien. Rien de noir, donc.

Ma belle-mère avait fini par se calmer un peu. Elle parlait moins, mais nous sentions nettement que sa foi toute neuve gagnait en profondeur, qu'elle rayonnait par-delà les paroles, en des gestes empreints d'amour qui ne manquaient pas d'étonner. Un jour pourtant, elle ne put résister à l'envie d'inviter un pasteur de passage à la maison, pour qu'il rencontre son gendre. Cet homme était juif, alsacien (provisoirement de nationalité allemande avant 1918, mais français depuis plusieurs générations!), ancien soldat du Bataillon d'Alsaciens-Lorrains en Algérie (et volontaire pour aller en Palestine!), puis assistant-pasteur à Oran. René Bloch, qu'il s'appelait. Traître, à mes yeux. Je ne le haïssais pas, je ne le comprenais tout simplement pas.

Comment aurais-je pu croire, comme lui, en un Messie pareil? Il m'était impossible de concevoir qu'un Juif devienne chrétien. Ce Jésus n'avait-il pas enseigné de nous haïr, nous autres Juifs? Ceux qui croyaient en lui ne nous avaient-ils pas massacrés tout au long des siècles? N'avais-je pas vu moi-même ces chrétiens prendre notre rue d'assaut, à Lodz, casser nos vitrines, dévaliser nos échoppes, frapper des hommes et des femmes? Alors? J'envoyais balader, d'un bloc, ce monsieur Bloch! Il ne méritait pas de venir sous mon toit. Qu'il fasse ce qu'il veut, mais je ne veux rien avoir en commun avec un renégat. Point final. Adeline approuvait.

 


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