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Juif errant... Juif héraut

Première partie: De Lodz à Sidi-Bel-Abbès, un curieux chemin de Damas

Chapitre 2

Je revois pourtant ma rue Mordé'hai Gabys, et j'en contemple encore la fébrile activité mêlée de joie et de misère: les enfants les plus jeunes, peyotes au vent, se poursuivent, crient, pataugent dans les flaques ou lancent quelque navire à l'assaut des mers, dans un mince filet d'eau qui ruisselle difficilement, gêné par une multitude d'obstacles! Ils s'amusent, comme tous les enfants du monde.

Partout, le long des immeubles qui bordent notre rue, des boutiquiers s'affairent: le boulanger, l'épicier, le coiffeur, le tailleur, le cordonnier, le ferblantier, le libraire, le fourreur, tous revêtus de la même lévite noire plus ou moins lustrée, s'interpellent et servent des clients qui semblent toujours pressés. Dans la rue, des hommes marchent – ils courent presque – comme s'ils avaient une question urgente à régler! Et cette question urgente, c'est l'étude du Talmud, c'est la prière. Ils redoutent de perdre ce temps précieux qui leur est imparti à des futilités! D'autres sont partis de bon matin travailler dans les usines. Les couvreurs, nombreux parmi nous, dominent les toits de la ville, tandis qu'un nombre infini d'artisans s'échine sur des métiers à tisser, dans les minuscules ateliers qui pullulent dans Balut.

Plus loin, des adolescents sortent d'une yeshiva, une école d'étude talmudique: ils ont l'air grave. Ils sortent lentement, en se balançant d'avant en arrière, comme s'ils priaient encore. Nombreux sont ceux qui portent des lunettes, dont la monture noire tranche avec la pâleur de leur teint. Pour les plus âgés, un duvet sombre, roux parfois, apparaît sur les joues et le menton. Plus tard, ce duvet juvénile se transformera en une longue barbe flottante, bientôt grise et... honorable! Comme celle de ce vieux Juif, un vieux "Yid" comme nous disions en yiddish, qui semble rêver au beau milieu de la rue. Bon nombre de ces jeunes hommes poursuivent longtemps leurs études dans les yeshivot, pour devenir rabbins, ou pour remplir toute autre fonction religieuse et juridique dans la communauté. Ils forment, avec l'incessante occupation des boutiquiers et des ouvriers, un contraste des plus saisissants: ils sont, diront certains, comme l'antithèse de tout ce qu'il y a de matériel chez les Juifs!

Les jeunes filles portent de longues robes. On reconnaît celles qui ne sont pas mariées à leur cheveux noués en tresse, tandis que les femmes sont rasées le jour de leur mariage et portent une perruque. Mais avec le temps, durant les vingt années où je vécus en Pologne, j'assistais à une sensible évolution: les robes raccourcirent, parfois dangereusement aux yeux des plus orthodoxes, les décolletés s'élargirent, et certaines jeunes femmes osèrent même porter une perruque à la "garçonne"! Plus tard, après la Grande Guerre, plusieurs femmes abandonnèrent définitivement la perruque et laissèrent repousser leur belle chevelure. Mais les anciennes générations ne s'y résignèrent jamais.

Le matin, nous nous rendions à l'école. Pour ma part, je marchais un long moment pour rejoindre l'école Jaroczynski. C'était une école juive, assez moderne, où nous parlions russe. Nous portions une sorte d'uniforme: veste noire à col officier, serrée à la taille par une ceinture, et une casquette verte, aux couleurs de l'école. L'après-midi, nous allions au 'heder, l'école religieuse, où les enfants apprenaient, auprès des rabbins, l'hébreu et les fondements du judaïsme. Nous commencions l'étude du 'Houmash, les cinq premiers livres de la Bible écrits par Moïse. Le 'heder se trouvait près de la maison. Notre maître était sévère, et je me souviens que ma seule tentative d'école buissonnière fut sanctionnée lourdement, de la main même de notre cher rabbin, par une fessée mémorable! Nous étions très nombreux à l'école, et nous nous serrions comme des harengs sur les bancs, au sein d'un tumulte de voix enfantines psalmodiant les pages compliquées de la Michna et de la Guemara, ces abondants commentaires rabbiniques regroupés dans le Talmud. Vers cinq heures, nous regagnions nos maisons avec de très nobles pensées, et le plaisir de retrouver notre famille!

Joseph et Tante Kaïla n'avaient pas d'enfants. L'oncle Joseph était porteur, et il gagnait tout juste de quoi nous nourrir. C'était une activité courante, très réglementée: il fallait bénéficier d'une autorisation spéciale, et les charrettes utilisées à de telles fins étaient immatriculées. Nous vivions dans une seule pièce, d'environ vingt-cinq mètres carrés, qui servait tout à la fois de cuisine, de salle à manger, de chambre, et de salle de bain! Chaque étage de l'immeuble était composé d'une quinzaine de ces pièces. Les toilettes étaient dehors, dans la cour. Seul le propriétaire, au premier étage (le plus cher à cette époque où nous ne connaissions pas encore l'ascenseur!), s'était octroyé plusieurs de ces pièces, sans d'ailleurs qu'il ait jugé bon d'abattre les cloisons pour se faciliter la vie! Il s'obligeait donc à passer par le couloir commun, pour accéder aux autres parties de son appartement ainsi divisé.

Nous n'avions pas le sentiment de vivre dans de mauvaises conditions: autour de nous, presque tous les gens habitaient ces "appartements" d'une seule pièce. Il m'arrive de rêver encore de ces lieux. Je revois très bien la table, le buffet, les deux lits de mon oncle et ma tante, de ma mère, les paillasses que nous partagions avec ma jeune soeur, ces pauvres objets qui meublaient notre univers. Une seule fenêtre, assez grande, éclairait notre logis; une seule, parce que les loyers variaient considéra-blement, en fonction du nombre de fenêtres dont nous jouissions pour y voir un peu plus clair! Près de cette fenêtre, la cuisinière, bleue comme la mer, brûlait continuellement, sauf pendant la dernière partie de la nuit. Le matin, nous nous blottissions sous nos duvets d'oie. Au lever du jour, en hiver, nous contemplions l'eau gelée dans la bassine, en redoutant d'avoir à l'affronter dans quelques instants pour nous débarbouiller. Dehors, la température descendait jusqu'à moins vingt, ou beaucoup plus bas! La neige accompagnait invariablement deux à trois mois d'hiver. Mais nous étions habitués à ces rigueurs, et je ne me souviens pas d'avoir souffert, à aucun moment, d'un manque de confort. Je crois pouvoir ajouter que la véritable chaleur dont nous jouissions alors, était celle de notre intense vie sociale et communautaire.

Chaque immeuble avait sa cour. La cour! Tout un monde! Les écuries d'où s'échappaient les puissantes effluves du fumier chaque jour évacué vers la campagne. Comme j'aimais voir mon père, au temps où il vivait encore, chercher son cheval pour l'atteler à sa calèche ! La cour ! Les échoppes de petits marchands qui vendaient, au détail, une marchandise hétéroclite: cigarettes (à l'unité!), harengs saur et carpes (en demi tranches!), pains au son (si noirs!), fruits, légumes... La cour, témoin de nos amours et de nos disputes, de nos joies et de nos malheurs, de nos fêtes les plus animées. Pour la période de Souccot, la fête des tentes, nous construisions une grande souccah, une cabane en bois. Et nous nous retrouvions là, au milieu de notre cour, tous les habitants de l'immeuble, pour manger ensemble. Après les repas, nous chantions les "zemirot", les psaumes qui accompagnaient ces réjouissances. Pour la fête de Pourim, les enfants se déguisaient, puis ils allaient offrir, de porte en porte, des friandises ou de menus cadeaux, en souvenir d'Esther et Mardochée, et de tous les Juifs qui échappèrent au massacre préparé par Haman dans l'immense empire des Mèdes et des Perses. Ce jour-là, il était permis aux adultes de boire du vin au point de ne plus savoir si l'on disait: "Béni soit Mardochée et maudit soit Haman", ou le contraire!

Un baal darshan, un conteur, venait de temps en temps dans nos cours ou dans nos synagogues. Il nous tenait en haleine tout un après-midi de shabbat, toute une soirée, en nous racontant la vie de Moïse, d'Elie ou de David. Il nous émerveillait en évoquant la patience et la persévérance d'Hillel, l'un de nos plus grands sages des temps anciens. Hillel n'avait-il pas, juché sur un toit, veillé toute une nuit d'hiver, sous la neige, pour écouter l'enseignement de Shemaïa et d'Avtalion ?

Le darshan nous faisait trembler en contant la légende du Golem de Prague ou celle du Dibbouk. Pour nous rassurer et nous inculquer quelque morale, il terminait par une fable que nous ne nous lassions pas de répéter et d'entendre. Dans l'une de ces fables, un rusé renard affamé faisait semblant de s'étonner en voyant des carpes effrayées dans leur étang. Il tentait alors de les inviter à échapper aux filets des hommes et les incitait à émigrer sur la terre ferme. Mais les poissons, aussi craintifs qu'ils étaient des mailles redoutables, n'en perdaient pas pour autant leur sagacité: ils avaient démasqué la ruse du renard qui désirait les engloutir. Ils lui répondaient alors: "Si, dans l'eau, nous sommes déjà en péril, à combien plus forte raison le serons-nous hors de l'eau où ce n'est pas notre royaume!". Et nous en déduisions qu'il valait mieux pour nous accepter notre condition d'homme et de Juif, et ses limites, plutôt que vouloir se surpasser et risquer d'être détruits...

De toutes les fêtes, de tous les moments les plus intenses, je garde particulièrement le souvenir du shabbat. Dès le vendredi après-midi, les hommes allaient au mikvé, le bain rituel. Ils entraient dans une sorte de sauna, une pièce très chaude où ils se massaient à l'aide de branches d'hysope. Puis ils descendaient et se plongeaient par trois fois, en signe de purification, dans le mikvé, un bassin assez profond muni d'un escalier en pierre. Pour nous, les plus jeunes, nous nous contentions d'une bassine remplie d'eau soigneusement renouvelée, dans notre appartement. L'eau nous était apportée chaque jour par un porteur, et le vendredi nous constituions une réserve spéciale.

Après le service à la shul, la synagogue, les hommes revenaient à la maison. Une nappe propre ornait la table, une 'haleh encore chaude ajoutait son parfum à celui des fameuses "gefilte fish", les carpes farcies, ou plus simplement d'un hareng salé, lorsque l'argent manquait. Tout se déroulait alors dans une atmosphère douce, de rêve presque, pour nous les enfants. Tante Kaïla, dès la première étoile apparue dans le ciel, avait allumé deux bougies dont les flammes dansaient joyeusement dans la pièce. L'oncle Joseph, vêtu de ses plus beaux habits, prononçait sur nous une bénédiction. Combien il était bon de sentir alors sa main se poser sur nos têtes, de l'entendre prier: "Que Dieu vous rende semblables à Ephraïm et Manassé, à Sarah, Rébecca, Rachel et Léa!". Nous nous sentions réconfortés par cette forte main qui nous protégeait. Puis il prononçait le kiddoush en élevant une coupe de vin au-dessus de nos têtes, et distribuait à chacun le motsi, un morceau de pain. A la fin du repas, nous chantions ensemble les zemirot, les cantiques, sur des mélodies slaves.

Le lendemain, le shabbat était un jour chômé. Notre quartier était paisible; aucun Juif qui travaillât en ce jour saint. Il faut ajouter ici que notre petit monde, si uni et soudé fût-il, n'en était pas moins déchiré par de multiples courants d'opinion religieux et politiques. Les discussions allaient bon train! Mais personne ne s'opposait réellement aux pratiques des uns et des autres. Chez nous, le shabbat et les fêtes étaient assez scrupuleusement respectés. Je me souviens que le samedi, un goy, un non-Juif, venait allumer les lumières et faire le feu dans nos maisons; car notre religion nous interdisait de faire du feu un jour de shabbat. Cet homme – nous l'appelions le "schabbès goy" – c'était le concierge! Tous les immeubles étaient gardés et entretenus par un concierge. Il ne se distinguait de nous que par le vêtement, et encore, pas toujours. Il parlait yiddish comme nous, il était souvent très pauvre. Il faisait à ce point partie de notre milieu que bien des concierges non-juifs furent déportés par les Allemands durant la seconde guerre mondiale...

Je garde le souvenir – culinaire! – de nos samedis midi! Depuis la veille, un plat mijotait dans le four du boulanger qui demeurait longtemps chaud après la confection des derniers pains. C'était une sorte de ragoût, le shulent, cuit à l'étouffée pendant près de dix-huit heures! C'était excellent. L'après-midi, nous sortions quelquefois, quand le temps le permettait. Certains hommes étaient vêtus d'une yebetze, un genre de pardessus léger, en soie; ils étaient coiffés de leur shtraïmel, un chapeau rond orné, sur les bords, de queues de loutre, ou de vison pour les plus riches. Le soir, nous quittions doucement ce moment de relative quiétude, avec regret, en chantant les dernières zemirot: "Hiné El yeshouati... Voici le Dieu de mon salut; j'ai confiance, je ne crains rien, car Dieu est ma force et mon chant, il assure mon salut!"

Parmi les repas mémorables, comment ne pas évoquer encore le Seder, le repas de Pessa'h, la Pâque juive, qui nous réunissait une fois de plus en famille. Peu de temps auparavant, ma mère avait fait bouillir toute notre vaisselle par un homme qui passait de maison en maison, pour rendre tous les ustensiles cacher, purs, propres à être utilisés pour ce temps spécial de Pessa'h. Nous enlevions toute trace de produit susceptible de contenir du levain dans notre petite pièce, et nous mettions un soin tout particulier à bien balayer jusqu'au moindre interstice du parquet! Le soir venu, mon oncle s'habillait en blanc, et présidait le repas dont l'ordre (tel est le sens du mot seder) était immuable. Nous lisions ensemble la Haggada, le récit de la sortie du peuple juif du pays d'Egypte, nous chantions les psaumes du Hallel. Sur la table, de nombreux aliments servaient de symboles pour évoquer tour à tour les larmes de nos ancêtres asservis aux Egyptiens (de l'eau salée), l'amertume de cette période difficile (des herbes amères), les pains sans levain, ou matsot, que nos pères avaient également mangés en fuyant à la hâte, l'os d'un agneau pour rappeler que le sang de cet animal, apposé sur l'ordre de Dieu sur les linteaux des portes, avait servi de signe afin que l'ange de la mort ne touchât pas aux maisons juives...

Nous mangions une soupe de betteraves fermentées liée à l'œuf. C'est étonnant, je m'en aperçois maintenant, comment tous ces plats me sont restés en mémoire! A croire que ma sensibilité gustative revêtait une importance toute particulière! Pourtant... Un détail encore: c'est à cette période que nous achetions des oies dont nous tirions les plus grandes richesses! La viande était confite pour durer longtemps encore, la graisse récupérée pour servir à la cuisson des aliments, le duvet soigneusement récolté servait à confectionner nos indispensables édredons pour affronter le prochain hiver.

La famille jouait un rôle essentiel dans nos vies. Malgré les différences sociales, nous n'en restions pas moins profondément attachés les uns aux autres. Les liens se tissaient surtout entre les parents les plus proches. Yentl, la soeur de Joseph (le mari de ma tante Kaïla), s'était mariée avec mon oncle Aaron, frère de Kaïla (et donc de ma propre mère!): le frère et la soeur, Joseph et Yentl, s'étaient mariés avec la soeur et le frère, Kaïla et Aaron. Ces mariages multiples entre deux familles étaient fréquents, et celui-ci n'avait rien de très original en comparaison de l'extraordinaire complexité de certains liens matrimoniaux.

Aaron et sa femme Yentl habitaient dans un quartier de Lodz où vivaient de nombreux Juifs, l'Alte-Sztouet (Altshtot), la vieille ville, près des "colonial gesheft", les magasins "coloniaux" (je ne sais plus très bien pourquoi ce nom leur était donné!). Ils possédaient l'un de ces magasins de demi-gros, où ils vendaient de la farine, des pommes de terre, du blé et une multitude de produits alimentaires. Or, mon oncle Joseph, qui était porteur, se rendait chaque jour à la vieille ville pour trouver du travail. Ils étaient là, plusieurs porteurs, à attendre qu'on les appelât pour livrer quelque marchandise fraîchement acquise dans les magasins qui bordaient la place du marché. Dès qu'il le pouvait, l'oncle Aaron ne manquait jamais d'appeler Joseph pour transporter de lourds colis sur sa charrette, ou sur son dos. Jamais Joseph n'en voulut à son beau-frère de l'employer ainsi; et l'oncle Aaron savait aussi se faire aimable et attentionné: il rémunérait Joseph au-delà du prix normalement pratiqué! Ces jours-là, l'oncle Joseph m'emmenait dans une kreczma, une auberge juive, pour manger des tripes – cacher! Encore un plat que j'appréciais à sa très juste valeur!

Les frères et soeurs de mon père vivaient aussi à Lodz. Guershom, le comptable, se maria avec une jolie femme qui lui fit honneur dans sa nouvelle situation. De tous mes proches parents, il fut le plus aisé. Je me souviens très bien du jour de son mariage; j'avais sept ou huit ans. Son frère, mon oncle Yankel, qui était tailleur, m'avait confectionné un costume marin, avec une vareuse et une jolie cravate. Quelle aubaine pour moi! Porter un si beau vêtement me semblait beaucoup plus important que d'assister au mariage de mon oncle et de son épouse, réunis un instant sous le dais nuptial pour prononcer leur voeux! Et les violons de Guershom et de ses amis avaient chanté si fort cette nuit-là, que cette musique enjouée, ce rythme aux accents slaves et orientaux à la fois, ces danses gaies et fraternelles, tout cela reste gravé en moi, comme une lueur, fébrile et vacillante, d'un monde aujourd'hui disparu.


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