Nous avons parfois les yeux grands ouverts et pourtant, nous passons à côté de l’essentiel. Nos habitudes et nos idées reçues déforment notre regard. Et si Dieu nous apprenait à voir autrement, au-delà des apparences, avec les yeux du cœur ?
Ce n’est pas la lumière qui manque à notre regard, c’est notre regard qui manque de lumière.
Gustave Thibon
L’œil est la lumière du corps, si donc ton œil est sain, tout ton corps sera éclairé.
Novembre. La bataille perdue fin septembre s’est transformée en déroute. Grignotées jour après jour par les dents acérées de la nuit, les heures de lumières ont largement été entamées par les sbires des ténèbres. Les armées du Soleil poussées dans leurs derniers retranchements — malgré une résistance obstinée — reculent. Aucun secours n’est à attendre avant l’arrivée du prochain solstice, il faut tenir, avec courage, accepter le recul inéluctable, mais elles tiendront, car cet inévitable repli est provisoire.
Minute après minute, dans un implacable corps à corps, elles regagneront le terrain perdu jusqu’au triomphe : la glorieuse victoire de la lumière qui, selon les calculs des états-majors, ne saurait manquer d’être acquise vers la fin du mois de juin – avant que… Mais ce n’est pas le moment d’y penser.
Il est vrai que, trop souvent, on reconnait le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va. Novembre, avec le déclin des jours, nous rappelle combien la lumière nous est précieuse. Si celle de novembre se fait plus rare, elle est d’une beauté incomparable : elle caresse au lieu d’écraser, sublime les couleurs et révèle en douceur les splendeurs de l’automne.
Mais n’oublions pas que la plus belle des lumières nous resterait étrangère — bien que nous puissions en goûter la chaleur — si nous n’avions nos yeux pour la capter.
Le Christ nous interpelle sur l’importance du regard que nous portons sur le monde qui nous entoure, sur nous-mêmes et bien évidemment sur lui. « Celui qui m’a vu a vu le Père1 » explique-t-il à un disciple qui, bien que partageant sa vie au quotidien, « n’a rien vu ».
Paul, celui qui a propagé le royaume des cieux parmi les non-juifs, a dû perdre la vue physiquement pour commencer à voir intérieurement,
Paul n’est pas une exception. Pour chacune et chacun d’entre nous, c’est souvent l’attachement à une vision superficielle, extérieure, traditionnelle et héritée de notre culture et de notre environnement qui nous rend aveugles à la véritable lumière.
Nous regardons, mais ce que nous voyons est déformé – dénaturé par ce que nous appelons aujourd’hui « des biais cognitifs », et que les Écritures nomment : « La vaine manière de vivre héritée de nos pères…3 ». C’est une vision basée sur ce qui frappe les regards, alors que Dieu regarde au cœur ; une vision du faire, alors qu’il s’intéresse à l’être.
Il y a cependant une excellente nouvelle : celui qui est la Lumière du monde est aussi celui qui peut rendre la vue, encore faut-il que nous en ayons le désir. À l’époque de ses pérégrinations sur terre, il demandait souvent aux aveugles, avant de les guérir, ce qu’ils attendaient de lui – question surprenante, pourtant essentielle.
Suis-je prêt à le laisser modifier ma vision et, pour cela, à abandonner celle que j’ai aujourd’hui ?
Suis-je consentant à ce qu’il ouvre mes yeux pour me faire découvrir un royaume invisible, dont les valeurs sont aux antipodes de celles de mon égo, de ma culture et de mes traditions ?
Suis-je déterminé à donner la priorité au regard intérieur et à la guidance de l’Esprit ?
Suis-je prêt à détourner mon regard de tout ce qui est « religieux » pour entrer dans une relation où nous pouvons nous regarder dans les yeux du cœur ?
Suis-je désireux de déclarer mon amour en disant « je te vois » et de faire miens les vers de cet autre Paul — Paul Eluard — « La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur… le monde entier dépend de tes yeux purs, et tout mon sang coule dans leurs regardsi » ?
Vivre sous le regard d’amour du Père, les yeux fixés sur le Christ et attentifs aux clins d’œil de l’Esprit : quelle belle façon d’aborder novembre, avec en ligne de mire, le solstice d’hiver et la célébration de la Lumière.
Aveuglément vôtre, pour mieux vous voir,
Philip
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© Tous droits réservés : Philip Ribe
i La courbe de tes yeux Paul Eluard
La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j’ai vécu
C’est que tes yeux ne m’ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d’une couvée d’aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.
Paul Eluard, Capitale de la douleur, 1926