J’ai d’abord aimé cette phrase de Paul comme j’aimais l’idée d’être vieux, lorsque je n’avais pas même vingt ans. Une belle idée romantique, poétique, qui va à contre-courant de la pensée générale; je m’imaginais comme une bouteille de grand cru, devenant meilleur au fil des ans. Et puis j’ai vieilli, et puis je suis devenu faible, et j’ai détesté l’un comme l’autre. Aujourd’hui, je suis encore un peu plus vieux, un peu plus faible aussi, et j’apprends à aimer l’un et l’autre.
Attention ! Comprenez-moi bien. Je ne veux pas accélérer le cours du temps, je ne fais rien pour m’affaiblir; j’ai simplement accepté un état de fait : mes efforts pour construire une machine à remonter le temps ou pour trouver la source de Jouvence sont vains — mes efforts pour être fort, pour marcher au-dessus des difficultés sans m’y enfoncer, aussi.
Dieu a souri, je ne l’ai pas vu, mais je l’ai compris après coup ; sans que je m’y attende, sans même que je l’aie cherché, il a inversé mes valeurs.
Mes tentatives pour construire une vie solide, certaine, sécurisée, m’avaient épuisé. J’avais cru que la foi me permettrait de marcher sur l’eau, et pourtant je m’enfonçais dans la faiblesse comme une pierre en eaux troubles. Certain que l’horreur et le désespoir m’attendaient au fond, je m’étais presque résigné à l’enlisement dans la vase nauséabonde et putride, que l’on trouve toujours au fond des eaux mortes; j’avais accepté de faire partie de cette boue répugnante. J’ai renoncé, je me suis laissé couler.
À ma plus grande surprise, plus je descendais et plus l’eau était claire. Merveille des merveilles, ce que j’avais désespérément cherché, de toute ma force, avec toute mon énergie — sans l’atteindre — s’offrait à présent à moi. Le fond était clair, calme, limpide et lumineux, comme l’eau d’un ruisseau Cévenol.
Dieu a encore souri et il a parlé :
— Finalement ! Tu as enfin appris à couler, à rester tranquille; tu ne comprenais pas que l’eau n’était trouble que parce que tu l’agitais, pour pas grand-chose d’ailleurs…
Il a souri, une fois de plus, il m’a même fait un clin d’œil:
Si comme moi, vous avez l’impression de nager en eaux troubles, si vous êtes fatigués d’essayer d’être forts, épuisés par vos efforts pour garder la tête hors de l’eau, apprenez à vous laisser couler; l’eau claire est au fond. D’ailleurs, peut-être que le fond est, en vérité, le haut. Qui sait ? Dieu probablement...
N’ayez pas peur, Sa faiblesse est plus forte que les forces humaines.1
Faible, loin sous la surface, mais en paix, je vous souhaite une belle fin d’été.
Philip
P.S. Et si l’expression « couler des jours heureux » venait de là ?
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