J’ai été interpellé, dernièrement, par les paroles d’une amie qui vient d’être frappée par un deuil inattendu et terriblement douloureux. Elle assistait à un rassemblement qui commençait par un moment de chant. À la fin de la rencontre, alors que nous échangions quelques mots, elle me dit :
— Je suis désolé, mais je ne peux pas chanter ce chant, « Toute la terre est dans la joie… »
Touché par cette remarque, je réalisais que j’avais chanté ces paroles de nombreuses fois sans vraiment y réfléchir. Sa réflexion me parut immédiatement une évidence… non seulement la terre entière n’est pas dans la joie, mais elle ne l’a pas été depuis la perte du Jardin et ne le sera pas jusqu’au renouvellement de toutes choses… fallait-il cette observation d’un cœur blessé, pour que j’en prenne conscience ? Je suis pourtant si souvent désespéré et frustré par mon impuissance devant les horreurs qui s’accumulent, se multiplient sur la surface de la terre. Souffrance des humains, souffrance de la nature, souffrance de la planète elle-même… ces paroles vieilles de plus de deux mille ans me reviennent en mémoire avec une acuité toute nouvelle, la création tout entière a été réduite à une condition bien dérisoire… elle est unie dans un profond gémissement et dans les douleurs d’un enfantement 1…
Non, définitivement « toute la terre n’est pas dans la joie », mais la joie est-elle une espèce menacée, en voie d’extinction ou a-t-elle subie le sort des dinosaures ?
Il me semble que tout n’est pas perdu, de minuscules, mais nombreuses enclaves résistent encore et toujours à l’envahisseur, sur notre « terre bleue comme une orange »2. La naissance d’un enfant, son sourire, une parole de réconfort, une discussion entre amis… toutes ces choses et bien d’autres encore, sans oublier la beauté sous toutes ses formes, peuvent donner naissance à un élan de joie. Cependant, cette joie est fragile, délicate, toujours menacée. Les enfants tombent malades, vieillissent, les amis peuvent disparaître ou pire, trahir, la beauté peut se faner, être menacée… Ces éclosions de joie, aussi belles qu’elles soient, sont issues de cette terre, qui n’est définitivement pas dans la joie et elles portent en elles-mêmes le germe de leur dissolution.
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1 ,22
2 L’une des interprétations de ce vers de Paul Eluard compare la terre à une orange pourrie… L’amour la Poésie 1929.
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