— Non ! j’en veux pas ! Je veux garder la mienne !
Malgré les larmes, la colère faisait étinceler ses yeux. Du haut de ses six ans, elle défiait sa belle-mère qui pourtant lui souriait en lui tendant une poupée flambant neuve avec ses accessoires encore dans le blister.
— Mais voyons, c’est juste un échange, tu me donnes cette vieillerie et je te donne une belle poupée toute neuve, regarde comme elle est belle. En plus, tu vas finir par attraper des maladies avec cette... Elle n’osait prononcer le qualificatif qui lui venait à l’esprit pour décrire la poupée en chiffon que l’enfant tenait serrée contre elle. C’est vrai qu’elle n’avait pas fière allure. Bosselée et couturée, elle était reprisée à plusieurs endroits avec des bouts de tissus dépareillés et entre les points distendus on apercevait le rembourrage grossier. Ses yeux avaient été remplacés par des boutons qui n’étaient pas identiques et les brins de laine qui formaient sa chevelure étaient complètement délavés et défraichis.
— Je la garde ! reprit l’enfant en tapant du pied, c’était celle de maman quand elle était petite, c’est sa maman qui l’avait faite pour elle, et elle l’a réparé pour moi, je la garde et je la donnerai à ma fille quand j’en aurai une. On ne peut pas la remplacer ! j’en veux pas de ta poupée neuve !
Après l’échec cuisant de ses créatures humaines Dieu aurait très bien pu remettre son œuvre ratée sur le tour, pétrir à nouveau l’argile et repartir de zéro, refaire du neuf, des petits humains obéissants et tout propres. Mais ce n’est pas ce qu’il a fait, cette première fois comme les suivantes, il a choisi la patience et la réparation. Restaurer, rafistoler, recoudre, recoller, rafraichir, réhabiliter, rénover... les verbes manquent pour évoquer les réfections du Père avec sa progéniture humaine...
Les patriarches, les prophètes, les rois, le peuple élu, les disciples... et nous-mêmes, trop souvent, n’avons cessé de le décevoir, de lui désobéir, de passer à côté des belles choses qu’il avait rêvé pour nous.
Philip
_____________
© Tous droits réservés : Philip Ribe