Pensée du mois  •  juin 2015

Dieu de consommation ou de réparation ?

Il ne cassera pas le roseau à demi brisé, et il se gardera d’éteindre la lampe dont la mèche fume encore. MATTHIEU 12.20

... et c’est son cœur couvert de pleurs et de blessures qui me rassurent. Sarah. GEORGES MOUSTAKI

— Non ! j’en veux pas ! Je veux garder la mienne !
Malgré les larmes, la colère faisait étinceler ses yeux. Du haut de ses six ans, elle défiait sa belle-mère qui pourtant lui souriait en lui tendant une poupée flambant neuve avec ses accessoires encore dans le blister.
— Mais voyons, c’est juste un échange, tu me donnes cette vieillerie et je te donne une belle poupée toute neuve, regarde comme elle est belle. En plus, tu vas finir par attraper des maladies avec cette... Elle n’osait prononcer le qualificatif qui lui venait à l’esprit pour décrire la poupée en chiffon que l’enfant tenait serrée contre elle. C’est vrai qu’elle n’avait pas fière allure. Bosselée et couturée, elle était reprisée à plusieurs endroits avec des bouts de tissus dépareillés et entre les points distendus on apercevait le rembourrage grossier. Ses yeux avaient été remplacés par des boutons qui n’étaient pas identiques et les brins de laine qui formaient sa chevelure étaient complètement délavés et défraichis.
— Je la garde ! reprit l’enfant en tapant du pied, c’était celle de maman quand elle était petite, c’est sa maman qui l’avait faite pour elle, et elle l’a réparé pour moi, je la garde et je la donnerai à ma fille quand j’en aurai une. On ne peut pas la remplacer ! j’en veux pas de ta poupée neuve !

Après l’échec cuisant de ses créatures humaines Dieu aurait très bien pu remettre son œuvre ratée sur le tour, pétrir à nouveau l’argile et repartir de zéro, refaire du neuf, des petits humains obéissants et tout propres. Mais ce n’est pas ce qu’il a fait, cette première fois comme les suivantes, il a choisi la patience et la réparation. Restaurer, rafistoler, recoudre, recoller, rafraichir, réhabiliter, rénover... les verbes manquent pour évoquer les réfections du Père avec sa progéniture humaine...

Les patriarches, les prophètes, les rois, le peuple élu, les disciples... et nous-mêmes, trop souvent, n’avons cessé de le décevoir, de lui désobéir, de passer à côté des belles choses qu’il avait rêvé pour nous.

Avec persévérance, il rectifie, invente de nouveaux chemins, ébauche des perspectives inédites, modifie les trajectoires, répare au mieux nos infidélités, mais refuse de nous mettre à la casse !

Il n’élimine pas non plus les traces de nos erreurs. J’ai longtemps pensé que le miracle de la résurrection aurait dû être poussé un peu plus loin, et supprimer les stigmates de notre action infâme sur le corps de Jésus. Mais non. Les empreintes des clous dans les pieds et les poignets, le sillon laissé par le coup de lance dans son côté n’ont pas été effacés. Ils accompagnent le Christ glorifié dans le présent éternel.

Au fil du parcours, nous réalisons que nos cicatrices, nos déformations, les marques qui subsistent après les restaurations divines sont des trophées de sa grâce et de sa bonté. Nous n’avons pas à en avoir honte, mais au contraire, nous devons les porter fièrement, comme des témoignages vivants de son action réparatrice.
C’est ce qu’avait compris ce vieux briscard de Paul, couturé de cicatrices, cabossé par la vie et par les conséquences tragiques de ses erreurs : « C’est pourquoi je me vanterai plutôt de mes faiblesses, afin que la puissance du Christ repose sur moi... »

Sachons comme lui accepter nos cicatrices, elles sont la preuve de l’intervention de Dieu dans nos vies, elles ne sont pas un obstacle à son amour, bien au contraire, elles nous rendent encore plus précieux à ses yeux.

Philip

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